Entretien avec Pierre Chassang de Cannes, et Philippe Voarino..

Oui, j'ai fait la guerre avec De Gaulle, j'ai été en Angleterre. Alors FFL, FFLAB… C'était amusant. Ça c'est une époque… Aujourd'hui tout cela n'a plus de raison d'être. Les jeunes gens, nos jeunes camarades d'aujourd'hui ne comprennent rien à tout ça.


Pierre Chassang dans la maison der Philippe Voarino à Juan les Pins.

Vous avez assisté à la naissance de l'Aïkido en France ?

Pierre Chassang[P.C.]: A l'époque on disait le jujitsu supérieur. L'aïkido, personne ne connaissait.

Philippe Voarino(Ph.V.): Le judo existait. Tout naturellement l'aïkido s'est développé aux endroits où il y avait des tatamis. Et comme les premiers pratiquants étaient des judokas, ils ont appelé cela le «jujitsu supérieur».

[P. C.]: Oui, parce qu'on faisait déjà du jujitsu. Avec le judo il y avait du jujitsu. Alors l'aïkido a été assimilé. On ne savait pas ce que c'était. On avait du mal à imaginer ce qu'était l'aïkido, alors, «jujitsu», ça allait très bien. Je me souviens vraiment très bien de cette époque…


C'est Mochizuki qui était venu…

[P. C.]: Moi, je n'ai pas beaucoup travaillé avec Mochizuki. Je ne parle pas de Mochizuki père, mais du jeune. Il y avait deux écoles. En France, c'est toujours pareil, du moment qu'il y a une école, il y en a une autre qui se manifeste. Je ne fréquentais pas beaucoup l'école Mochizuki. Peut-être que nous n'étions pas prédisposés à travailler avec Mochizuki, parce que nous pensions qu'il n'était peut-être pas, ou qu'il ne proposait peut-être pas, ce qu'était vraiment l'aïkido. On ne voyait pas Mochizuki comme élève de Ueshiba. Enfin, de notre côté, car de l'autre, il s'est créé immédiatement une école Mochizuki. Ça c'est très français.


Hiroo Mochizuki dit d'ailleurs que l'aïkido de son père incorporait des éléments extérieurs.

[P. C.]: Clairement. Et puis Tadashi Abe était le premier à nous dire à l'époque que Mochizuki ce n'était pas de l'aïkido. Pour lui Mochizuki père ne représentait pas grand-chose en Aïkido. Ce n'était pas un élève de Ueshiba. Il y a eu Mochizuki, c'est vrai. Il y a eu deux écoles, l'école Mochizuki et l'école Tadashi Abe. Moi, j'ai commencé avec Tadashi Abe et j'ai continué dans cette voie.

(Ph.V.): Je crois que Mochizuki père est arrivé un tout petit peu avant Tadashi Abe, en 1951. Mais il n'est pas resté. Je crois que la grande différence c'est que Tadashi Abe est resté en France pendant sept ou huit ans. Mochizuki, lui, est venu, il a fait quelques stages, et il est rentré au Japon.

Et en 1954 c'est son fils qui est venu, et après avoir terminé ses études, il est reparti au Japon pour revenir définitivement au début des années soixante.

[P. C.]: À vrai dire, pendant des années nous n'avons pas fait d'aïkido. Nous faisions ce que nous appelions «aïkido». Mais c'était quoi ? Une succession de techniques. Ikkyo, nikyo, sankyo… et ça se limitait à cela. Et je me demande si encore aujourd'hui - je ne devrais pas vous dire cela – ce n'est pas encore le cas (rire). Je peux me le permettre:ça fait cinquante ans que je fais de l'aïkido, cinquante ans que je suis sur les tatamis, à la recherche de…

C'est difficile de parler d'aïkido. Avec qui ? Je ne connais que Philippe avec qui je parle d'aïkido. Beaucoup de gens enseignent l'aïkido, mais trop vite : alors ce qu'ils enseignent… l'ego… ce n'est pas l'aïki. C'est très français, ça. On monte sur un tatami, on se dit professeur d'aïkido...

L'aïkido est une discipline très difficile à assimiler. Il faut rester longtemps, longtemps… Ce n'est pas seulement sur les tatamis, après c'est dans la vie…


C'est le grand problème en aïkido : tous parlent de ki et d'harmonie, et ne les trouvent jamais.

[P. C.]: Aïki c'est corps et esprit : Aïki c'est taï et ki. Cela veut dire le corps et l'esprit ne font qu'un. Toute la difficulté est là. C'est la définition de l'aïki : un corps-esprit. Chez nous on considère un peu que le corps est à part, et pour les Japonais en général ce doit être la même chose.
L'aïki est une discipline intéressante. On devrait même essayer de la propager plus largement. Et la présenter telle qu'elle est, telle qu'elle se propose. Parce qu'elle apporte beaucoup à l'homme, elle le transforme. Ça c'est indéniable. En ce qui me concerne, elle a changé beaucoup mes façons de raisonner, et surtout par rapport aux autres.
Y avait-il beaucoup de gens qui ont commencé l'aïkido à cette période ?

[P. C.]: Il y en avait pas mal, mais on ne peut pas dire que nous étions nombreux. Moi, j'ai abandonné le judo pour l'aïkido. Mais c'était indiscutablement le judo qui attirait. D'abord, il n'y a pas de compétition en aïkido et beaucoup de gens ne comprennent pas pourquoi. Pour eux, s'il n'y a pas de compétition, ce n'est pas intéressant. On aime bien faire un combat et gagner… ou perdre, naturellement, mais faire un combat. Pouvoir se dire : «Je suis champion, j'ai gagné ceci…». C'était l'époque. Le judo avait des compétitions. Le Judo Club de Cannes, par exemple, avait des champions, c'était un club renommé. Tu arrives avec l'aïkido…


(Ph.V.): C'était l'immédiat après-guerre. Tadashi Abe était un Japonais, c'était d'une certaine manière l'ennemi d'hier. Toi tu as fait la guerre dans les Forces Françaises Libres. Est-ce que ces circonstances ont joué un rôle dans ton intérêt pour l'Aikido ? Je veux dire pour essayer de mieux comprendre l'autre, l'ancien adversaire.

[P. C.]: On rencontrait Tadashi Abe, on allait prendre un verre avec lui… à la française. Non, en ce qui me concerne je n'ai pas été confronté à ce problème. De toute façon, je n'avais pas fait la guerre contre les Japonais. Ça ne me concernait pas.

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