Le point de vue d'editions n° 25FR d'AJ

Mon maître est le fils spirituel du fondateur…

André Cognard à Pologne 2008.
André Cognard à Pologne 2008.

Mon maître est le fils spirituel du fondateur, il est le plus fort, il a raison sur tout, et concluez donc ce que je peux être, moi son fils unique, son disciple absolu. Il conviendrait pour être complet d’ajouter « Mon Papa est le plus grand, le plus fort et moi, j’ai la plus grosse ».


Ce discours que l’on entend si souvent dans le milieu de l’aikido ne serait rien d’autre que l’expression d’une conscience infantile enfermée dans un corps d’adulte s’il n’aboutissait pas à l’agression des autres maîtres, des autres écoles, des autres disciples de son propre maître. Les exemples ne manquent pas et il n’est qu’à aller sur certains sites de chat pour voir à quel point certains n’hésitent pas à discréditer, insulter, caricaturer, juger du haut de leurs cinq ans d’âge mental et de leurs quelques années de pratique des enseignants qui ont consacré leur vie à la voie dans laquelle ils débutent. Ils ne pourraient se comporter ainsi s’ils ne se faisaient pas l’écho de leurs soi-disant maîtres, s’ils ne reprenaient pas des discours entendus, s’il n’existait pas dans le milieu même de l’aikido cette tendance à se dire le centre du monde, à se mettre en avant comme le détenteur de la vérité, dit autrement, s’il n’existait de pseudo maîtres dont la caractéristique principale est l’immaturité.


L’immaturité caractérisant les sentiments de toute-puissance est indissociable des doutes les plus profonds quant à sa propre identité. Ce désir d’être en face du maître absolu caractérise le besoin d’un père symbolique dans un monde où il n’existe pas encore d’hommes. Cette stagnation dans la toute-puissance traduit la dépendance au confusionnel enfant mère et à sa caractéristique principale d’être un monde en soi, une totalité. Cet état de la conscience est assorti d’une pensée basée sur l’absence de perception de l’altérité, l’inaccessibilité à la différence, l’intolérance et le désir de violence contre tout ce qui peut introduire de l’autre dans le système. Ce qui manque à cette histoire, c’est la triangulation que seul le père peut donner. Dans cette attitude qui consiste à fantasmer le maître absolu existe la volonté inconsciente d’intégrer ce maître dans la fusion symbiotique. Il ne s’agit pas de la création d’un père mais de la destruction du risque de manifestation d’une altérité en l’intégrant à un absolu. Entre l’élève qui se rebelle contre la règle, l’étiquette, et celui qui s’ingénie à les respecter à outrance, il n’y a qu’une différence de méthode. Dans la soumission totale à la loi du maître se joue la transformation de celui-ci en une mère, la seule représentation de puissance, le seul être qui puisse signifier à la fois l’autre et le soi. Dans le même temps, l’agression de tout ce qui n’est pas l’expression de cette totalité univoque montre à quel point tout ce qui n’est pas le système est étrangement inquiétant au sens freudien. La question qui se profile derrière ce constat est donc : l’aikido, parce qu’il se déclare non-violent et parce qu’il ne propose pas de compétition, ne serait-il pas le refuge idéal de tous les immatures qui ne peuvent pas prendre le risque d’une confrontation réelle ? Je répondrai en partie à cette question en en posant une seconde : l’aikido, parce qu’il reprend le développement au stade de la manipulation du corps et parce qu’il interdit de faire de l’autre son objet, ne serait-il pas l’outil le plus propice pour sortir de l’ornière dans laquelle ils sont les êtres immatures en question ? Ainsi, serait-il d’ores et déjà facile de conclure que les ânes remontent à la source parce qu’ils ont soif et qu’il y a de l’eau.


 


Dans l’évolution normale de l’être humain, le fait que le père et la mère démontrent l’existence d’une relation entre eux dont l’enfant est exclu prouve à celui-ci qu’il n’est pas la mère. C’est un élément important dans le cadre de ce qu’il est convenu d’appeler la castration orale et qui conduit à la symbolisation du père. Grâce à elle, l’autre n’est plus systématiquement l’ennemi et cela fonde une possible dialectique relationnelle. La castration anale qui doit suivre est alors possible parce que l’émergence d’un père symbolique permet la mise à distance de ce qui n’est pas soi en soi. L’analité est convertie en désir d’action et de projection de soi dans un autre espace, dans l’avenir, dans un autre soi. C’est le point de départ de la fondation d’un psychisme équilibré, c’est-à-dire une conscience ayant accès à la complexité.


L’interdiction de l’inceste permet la castration oedipienne, c’est-à-dire l’intégration profonde de l’interdiction d’accumuler du même, soit implicitement l’amalgame entre le maître tout puissant et soi. J’ai longuement écrit sur le sujet de la pathologie des transmissions dans l’aikido. Les transmissions se font mal quand les générations ne sont pas suffisamment indépendantes les unes des autres. Il est évident que l’image du maître d’arts martiaux, encore plus peut-être celle du maître d’aikido, peut être très anxiogène, voire même pathogène pour l’élève immature qui arrive dans ce milieu. En effet, elle concentre tous les pouvoirs : chef de guerre, donc pouvoir de donner la mort, médecin - chamane et pouvoir de vie et de mort, prêtre et pouvoir sur l’au-delà. Le mysticisme, les mystifications dont les maîtres historiques ont fait l’objet, ajoutent à cette image dont la caractéristique principale est bien celle de la mère toute-puissante. Ainsi donc, l’on peut comprendre pourquoi les générations d’aikidoka n’arrivent pas à passer, à se détacher les unes des autres. Les images soutenues par chaque maître sont trop fortes. Elles obsèdent les élèves au point de créer de véritables névroses. Sil n’y a pas de la part des maîtres un effort pour revenir sur un terrain plus rationnel et un véritable travail de modération de soi et de relativisation de leurs images, les relations avec les élèves et a fortiori ceux qui se définissent comme des disciples sont extrêmement angoissantes et ne peuvent conduire à autre chose que l’hypertrophie de la représentation de soi, de sa maîtrise, de son ego. Les élèves ont alors beau jeu d’imiter le maître et ainsi les deux partenaires de ce système pathologique ne font que se renforcer réciproquement.

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