… nous avons rencontré Roberto Arnulfo.

Un des pionniers de l‘aïkido en France, Roberto Arnulfo fut parmi les élèves du quasi-légendaire Me Tadashi Abe: un „grand ancien“ a bien voulu nous accorder cet entretien.

Roberto pendant de l'entrevue.
Roberto pendant de l'entrevue.

Pourquoi avez-vous fait de l’aïkido ?

D’abord, il faut me demander pourquoi je suis venu aux arts martiaux. En réalité, quand je suis arrivé d’Italie, j’avais 14 ans ; mon père, comme j’étais assez chétif et souvent malade, voulait me faire faire du judo, parce qu’à l’époque il n’y avait que cela. Il m’a donc mis dans un dojo de judo à Marseille, boulevard Longchamp. Ça me plaisait, mais ce n’était pas vraiment ce que j’imaginais être un art martial. Et puis, comme tous les enfants, j’ai joué avec une carabine, bêtement : le coup est parti et je me suis blessé le pied. Pendant un an, je n’ai pas pu pratiquer et, entre-temps, mon père qui était assez chercheur et innovateur dans son style, a découvert un livre de karaté : « Le Karaté-Do », par Robert Lasserre. C’était ce que je voulais. Alors, il m’a fabriqué un makiwara et tous les jours il m’obligeait à faire deux heures de [frappes au] makiwara, À cette époque, aucun cours de karaté n’existait à Marseille. Ensuite, il s’est dit que s’il y avait un livre sur le karaté, il devait y avoir des professeurs. Il a écrit à Robert Lasserrre qui lui a répondu : « Allez au dojo de Jean Zin, il reçoit beaucoup d’experts japonais. » En ce temps-là, les experts japonais de judo ou d’aïkido arrivaient au port de Marseille, qui était la porte de l’Orient. Et Jean Zin les recevait dans son dojo, où ils restaient une semaine ou plus avant de partir dans d’autres villes.
Donc mon père m’a amené – j’avais deux ans de plus, 16 ans – au Judo Club de Provence, à côté du vieux port. Et là Jean Zin, qui était une personnalité du judo, dit à mon père : « Le petit, d’abord on le met au judo et à l’aïkido, puis on verra. » Il m’a inscrit et lui a vendu les deux livres d’aïkido qu’il venait d’éditer. L’aïkido… deux ans plus tôt j’avais vu à l’Opéra de Marseille Me Nakazono et Me Tadashi Abe. Ça me plaisait. À mon premier cours d’aïkido, je voyais des petits vieux qui se tenaient là, essayant de se tordre les poignets – les petits vieux, ils avaient quarante ans, mais quand on est jeune... [rires] – et moi qui faisait deux heures de makiwara tous les jours, ça me faisait plutôt sourire. Mais Jean Zin a insisté pour que je vienne. À l’époque, il travaillait le bâton court, le tambo, et là il a commencé à me faire voir l’efficacité de cet art. Jean Zin, c’était quand même un gaillard d’un mètre 80, champion de judo, qui n’avait peur de rien, donc même si la technique n’était pas parfaite, en aïkido il fallait que ça passe. Une fois par semaine, je l’accompagnais au Fort St Jean où il assurait les cours d’aïkido très opérationnels auprès des légionnaires qui testaient l’efficacité des techniques. Là…, j’étais convaincu, mais toujours dans l’espoir de trouver un jour un professeur de karaté.
Un jour, j’arrive au dojo et je vois quelqu’un assis au bar sur un de ces hauts tabourets, avec un regard assez impressionnant : c’était Maître Tadashi Abe, que Jean Zin avait connu à Paris.
Je peux vous raconter comment il l’a rencontré : Jean Zin était l’élève de Me Kawashi et de Me Awazu, surtout de Me Kawashi qui avait lancé le judo en France. Et le week-end, quand il pouvait, il prenait la voiture et montait s’entraîner sous la direction de Me Kawashi à Paris. Et un jour, il a vu qu’il y avait Me Tadashi Abe : après le judo, Me Kawashi laissait la salle à Me Tadashi Abe pour démontrer les bases de l’aïkido aux judokas qui le désiraient. Jean Zin raconte qu’un jour, après l’entraînement, il était assis au bar, et Me Tadashi Abe lui dit : « M. Jean Zin, pourquoi est-ce que vous ne voulez pas essayer l’aïkido ? » La plupart des judokas avait essayé, mais Jean Zin – ce n’était pas un bagarreur, ceci dit il n’évitait pas la bagarre, c’était quelqu’un de puissant – a répondu : « Quand je serai plus vieux. » Tadashi Abe a insisté : « Il faut essayer… » Et Zin a accepté d’essayer la prochaine fois, après l’entraînement. Me Abe lui a alors demandé de le saisir comme il voulait, de le saisir fortement. Jean Zin m’a raconté : « Je me suis dit : si je le saisis, il ne pourra plus bouger. Mais s’il veut que je le tienne… Et, paf, paf, voilà qu’il se dégage ! Je le serre plus fort, et il se dégage encore ! Ensuite c’est lui qui me saisit, il me prend la main, et paf, je me retrouve à genoux. Si je n’étais pas descendu, je crois bien que mes poignets auraient été brisés. Et là, j’ai commencé à me dire qu’il y avait quelque chose. »
Et à partir de là, il a invité Me Tadashi Abe à venir dans son dojo à Marseille pour enseigner l’aïkido.
Il a été passionné. À l’époque, et encore maintenant, les judokas pratiquaient une forme de self-défense qu’ils appelaient le jujitsu. C’étaient des techniques assez rudimentaires. Elles étaient efficaces, parce que les premiers judokas avaient tellement confiance dans le judo et dans les techniques de self-défense, que ça marchait. Ils étaient confiants, plus confiants que les aïkidokas actuels, peut-être. Ils arrivaient à accepter des défis, à faire des démonstrations et à gagner.
Pour ma part, tout de suite, j’ai été frappé par l’excroissance osseuse du 3ème métacarpe de la main droite que l’on remarque bien sur la photo de Tadashi Abe du livre de Jean Zin : « L’Arme et l’Esprit du samouraï japonais », tellement il avait fait du makiwara et pratiqué le karaté. Il m’a posé la même question que vous : pourquoi je faisais de l’aïkido, et j’ai répondu que j’aurais préféré faire du karaté. Il me dit : « Le karaté, ce n’est pas bon » et je lui ai répondu, en montrant sa main: « Mais ça, Maître, qu’est-ce que c’est ? » Et lui me répondit : « L’aïkido, c’est mieux. » Comme tous les gamins, on pose des questions, et je lui ai demandé du karaté ou de l’aïkido, lequel était le plus fort. Il m’a répondu que jusqu’au 3e dan, le karaté était supérieur, mais lorsqu’on arrive au 4e, 5e dan, l’aïkido devenait supérieur. Il avait fait du karaté et du kendo, on pouvait donc avoir confiance.
L’aïkido de l’époque, c’était un aïkido basé beaucoup sur les saisies. Souvent il se faisait attaquer par des gens qui ne savaient pas trop tomber, il avait peur de leur faire mal, ce n’était donc pas un aïkido spectaculaire, comme celui amené par Me Noro ou Me Tamura, ou Chiba. Ce n’était pas la même forme d’aïkido. C’était un aïkido plus rectiligne.

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